un théâtre d'art, accessible à tous
Je me souviens du comédien Carlo Brandt dans le Platonov de Tchékhov qu'avait mis en scène Georges Lavaudant. Il jouait Ossip, le voleur de chevaux. Au deuxième acte Ossip tente de consoler une femme, Sacha, je crois, défaite par les frasques de Platonov; mais il n'a pas l'habitude de parler et il ne sait pas comment s'y prendre, et elle est désespérée. Alors pour la calmer, il se met à la murmurer... des borborygmes! Il lui parle juste comme il sait le faire, avec ses moyens: comme il parle à ses chevaux...
J'ai été foudroyé par cet instant de théâtre: une émotion incroyable m'a traversé, j'avais envie de me lever, de hurler. C'était il y a une vingtaine d'années et cet instant ne m'a jamais quitté. Il fait partie de ces quelques moments de théâtre qui vous accompagnent toute votre vie, qui vous ressourcent et n'ont pas de prix. Ensemble guettons ces instants rares, et je souhaite que chacune, chacun d'entre vous soyez un jour foudroyé de plaisir, d'émotion, comme je l'ai été.
À côté de moi, personne n'a bougé, probablement personne d'autre dans la salle d'ailleurs n'a été touché comme je l'ai été. Peut-être que Carlo Brandt lui-même ne se souvient plus de cet instant. Cela me plaît: à la fois l'intimité que le spectateur entretient avec l'oeuvre, et le fait que nous n'avons pas besoin d'aimer les mêmes choses en même temps: nous sommes simplement réunis pour recevoir et partager des histoires, racontées de mille et une manières différentes par des acteurs.
Comme mes prédécesseurs, je serai un témoin privilégié de mon époque, en questionnant respectueusement des textes d'hier et d'aujourd'hui. Respectueusement. Mais de quel respect parle-t-on? De celui qui pose une cloche de verre sur l'œuvre pour la momifier, l'empêchant de respirer?
Non, le théâtre tient du paradoxe, et parfois l'impertinence a du bon! Vivifiante, elle nous permet d'empoigner un texte, de faire ressurgir au présent la voix du poète, et de faire en sorte, en donnant chair à ses mots, que l'encre ne soit plus sèche!
Que le Théâtre de Carouge-Atelier de Genève soit la Maison des acteurs! Que le plateau, la scène, soit au centre de notre travail, et qu'un vent de liberté souffle sur nos créations!
Un enthousiasme que je suis fier de partager avec Mathieu Menghini, le directeur du Théâtre Forum Meyrin, avec qui nous nous associons afin de vous proposer, en plus de nos abonnements habituels, une offre élargie, à travers un abonnement commun ainsi qu'un journal qui vous proposera, au fil de la saison, des articles fouillés sur les spectacles de nos deux théâtres.
Soyez les bienvenus au Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, cette Maison du théâtre qui est la vôtre, et ensemble, humblement, guettons!...
Jean Liermier
Directeur