24 HEURES

«Don Quichotte» Moscou
23 Jan 2025

Jouer Don Quichotte à Moscou pendant quinze jours, en français (avec traduction simultanée), et dans une salle de 1200 places la belle offre que voilà Georgcs Wod, le directeur du Théâtre de Carougc, ne l'a pas refusée. Toute la troupe décolle fin janvier de Genèvc. Un voyage en forme de première pour un théâtre romand. C'est en fait le second volet d'un échange tout aussi original. Le Théâtre moscovite de l'Ermitage, en effet, vient de présenter à Carouge deux de ses meilleurs spectacles. En russe, mais avec traduction simultanée également.

Cet échange a pour origine le passage à Carouge, fin 1988, par hasard de la vedette de l'Ermitage, Victor Gvozditski. Premiers contacts, premiers accords. A la suite, Georges Wod et Mikhaïl Levitine, le directeur du théâtre soviétique, se sont rencontrés plusieurs fois, en URSS et en Suisse. A Moscou, Wod a choisi deux des douze pièces inscrites au répertoire de l'Ermitage. D'abord Le voyage de Benjamin III en Terre Sainte, du «grand-père de la littérature juive», Mendele Moïkher-Sforim du théâtre musical. Une histoire minçolette, mais des chants admirables. Puis Le Mendiant ou la mort de Zand, une pièce ironique et inachevée de Youri Olécha, dont la force va crescendo.

Mikhaïl Levitine, lui, avait un choix plus limité. Carouge n'a pas de troupe permanente ni de spectacles au répertoire, donc joués régulièrement. N'empêche : accueillir Don Quichotte réjouit le directeur et metteur en scène: «Je ne sais pas comment le public moscovite va réagir, mais ce serait déjà suffisant s'il le considérait comme un beau spectacle. En Union Soviétique, les belles représentations sont peu fréquentes et les tragédies omniprésentes...»

Chaque théâtre paie son voyage. Dans les deux cas, cela représente une trentaine de personnes (comédiens, techniciens, administratifs conjoints et autres accompagnants). Sur place, cependant, chaque théâtre est responsable du logement et de la subsistance de l'autre. En Suisse, les Soviétiques encaissent des devises très recherchées. Les Romands, eux, seront payés en roubles, qu'on ne peut sortir du pays. «Mais, par rapport au coût de la vie chez nous, leur défraiement est de beaucoup au-dessus de la normale» explique Levitine. Qui précise «Nous ne gardons qu'un tiers de ce que nous touchons ici; un autre tiers va pour l'Union théâtrale d'URSS qui organise le déplacement, et le dernier va pour notre sponsor soviétique (qui? le flou est bien entretenu).» A Genève, l'équipe de I'Ermitage dépense ses sous avec prudence gourmandise ou débrouillardise. Parmi les possibilités : ouvrir un compte ou acheter une voiture d'occasion. A Moscou en revanche, les Romands auront bien de la peine à faire des folies, si ce n'est en vodka...

Gardien des traditions

L'Ermitage emploie 140 personnes (dont deux metteurs en scène et 40 comédiens). Il a changé de nom il y a deux ans, mais a connu sa véritable mutation il y a six ans. L'ancien Théâtre des Miniatures, fondé dans les années cinquante, est depuis attaché à la renaissance des traditions; elles sont essentielles, mais elles ont été détruites par les gens et la guerre, selon Levitinc. S'il affirme avoir monté des spectacles délicats avant 1985», il ne cache pas que monter La mort de Zand, créée en 1986, lui a demandé trois ans d'efforts. «Auparavant, pour les théâtres d'Etat comme nous (il y en a unc vingtaine à Moscou, et de plus gros que l'Ermitage), la situation était plus facile côté finances, mais plus difficilc côté censure.»

Pour Mikhaïl Levitine, l'état de santé du théâtre soviétique n'est pas très réjouissant. «Même dans le fourmillement des petits théâtres indépendants, les idées novatrices sont rares.» Même anémie quant aux auteurs dramatiques contemporains. D'où un certain désarroi, selon Levitine: «Les théâtres sont plus libres et autonomes, ils peuvent s'autofinancer, mais beaucoup de créateurs sont perdus. Que faire, maintenant? Avant de supprimer le servage, et des artistes en particulier, il fallait changer les mentalités. La liberté devrait être transmise de génération en génération, elle ne peut pas être engagée sur la seule décision du gouvernement.

« En URSS, aujourd'hui, le problème principal pourrait bien être celui de la culture, dit Mikhaïl Levitine. Mais comment en parler tranquillement quand il n'y a rien à manger dans les magasins?» Pour lui, la conséquence est évidente: «Chez nous, les gens ne vont plus au théâtre, parce qu'ils sont fatigués de lutter toute la journée pour survivre. Nous attendons des changements mais notre époque est celle des inquiétudes.»

Michel Caspary
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