Shakespeare adapté
Juliette et Roméo s’inscrit dans une tradition ancienne : le texte de Shakespeare, quoique sacré aux yeux du public anglo-saxon, a donné lieu à de nombreux avatars. On ne compte plus les adaptations, parodies et riches des pièces du fascinant dramaturge. Eclaircissements sur la nouvelle proposition de Bergamote.
Nous n’avons pas en francophonie un auteur dont la place équivale à celle de Shakespeare pour les anglophones : le grand Will occupe dans les contrées anglo-saxonnes la position d’un véritable « auteur national ». L’auteur et l’acteur de Stratford doit notamment cette place à sa puissance imaginative, à un style exceptionnel, à la vérité avec laquelle il explore bien des universaux humains, en un mot, à la capacité extraordinaire de son théâtre à embrasser la variété du monde et des hommes.
Comme tout auteur infiniment lu et relu, Shakespeare a fait l’objet de très nombreuses adaptations. Dans le domaine sérieux, les intrigues passionnantes que les pièces déroulent ont pu être réduites à leur plus simple
canevas, donnant par exemple les Tales from Shakespeare de Mary et Charles Lamb, contes pour enfants parus en 1807, un livre qui a à son tour accédé au rang de classique.
Ces frère et sœur choisirent vingt pièces du dramaturge et les adaptèrent sous forme d’histoires aisément abordables par les enfants. Les auteurs ont soigneusement conservé une partie du langage archaïque, et l’un des buts avoués de cette collection était de permettre aux filles d’entrer dans Shakespeare en même temps que les garçons, à qui « généralement on permet l’usage de la bibliothèque de leurs pères bien plus tôt qu’aux filles » (préface).
Shakespeare adulé et parodié
Qu’on accorde attention au fait que cet écrivain « national » est avant tout un dramaturge : or, l’art vivant qu’est le théâtre se prête particulièrement à un certain genre d’adaptation, la parodie ; par conséquent, Shakespeare profite aussi à la veine comique des adaptateurs en tout genre. Il est vrai que comme à toute figure adulée, on porte à Shakespeare, dans les instances théâtrales, un soin jaloux, qui en Grande-Bretagne prend plusieurs
visages : une compagnie royale est chargée de lui rendre un culte officiel en montant ses œuvres, il fait l’objet d’études poussées chez les universitaires (c’est l’un des auteurs les plus commentés au monde) – mais on peut aussi le parodier et cela se fait abondamment : c’est précisément là qu’affleurent toute la tendresse qu’on lui porte et la familiarité que le public et les gens de théâtre ont à sa fréquentation. Il en va ainsi de la Reduced Shakespeare Company (allusion à ladite Royal Shakespeare Company) qui propose des versions fortement… abrégées des pièces, dont The Complete Works of William Shakespeare (abridged), c’est-à-dire rien moins que les 35 pièces du corpus shakespearien en 97 minutes ! Le spectacle tint durant neuf ans au Criterion Theatre de Londres et débute emblématiquement par un Roméo et Juliette de… 4 minutes !
Et Bergamote dans tout ça ?
C’est donc sur un arrière-fonds riche d’antécédents que Bergamote propose son Juliette et Roméo. Si, en s’attaquant à un classique, Patrick Lapp et Claude-Inga Barbey ont tout d’abord souhaité montrer que la compagnie pouvait être prise au sérieux – ce n’est pourtant pas le public fidèle de Bergamote qui fera douter du contraire –, d’emblée a été affirmé le désir de lier la matière shakespearienne et la patte de Bergamote, dans un contrepoint plutôt qu’une adaptation. D’où une inversion apparemment innocente dans le titre. D’où, aussi, un triplement des couples : enfants, parents et grands-parents.
On ne s’étonnera pas si le lyrisme tout shakespearien du style de Roméo et Juliette, si caractéristique dans ses métaphores mille fois changeantes, passe au second plan, voire disparaît : par parti pris d’audace et d’irrévérence, l’humour doit prendre le pas sur le style sérieux, afin de mieux traiter des problèmes fondamentaux de la vie. « Si c’est trop Shakespeare, on risque de perdre beaucoup », Claude Blanc dixit. Le défi consiste dans la rencontre entre deux univers fortement caractérisés, et a priori bien éloignés… Conclusion du sage du groupe : « Si l’on s’en tient aux thèmes sans vouloir avoir la prétention de vouloir faire une œuvre, ce serait une bonne piste. »
Florent Lézat