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1985 - 1986
Bérénice
de Racine / Walter Pagliaro
Notre travail sur Bérénice
J'ai abordé avec respect et tendresse cette oeuvre d'art où la poésie et le drame se fondent dans une pureté et une synthèse fort rares.
Je remercie la direction du théâtre de m'avoir permis d'approfondir cette oeuvre qui marquera pour toujours mon coeur d'une larme antique. Je remercie les acteurs avec lesquels j'ai vécu durant six semaines ce voyage doux et terrible dans les sillons les plus profonds de l'âme humaine. Je remercie le public qui consent à faire palpiter notre travail.
Jamais comme cette fois, je peux avouer avoir appris, en travaillant, à mieux connaître les autres et moi-même. Jamais comme cette fois, je peux affirmer que le théâtre s'est entièrement superposé à la vie; c'est-à-dire aux sentiments, aux sensations, à la peur et à la faiblesse.
Bérénice nous a pris par la main et nous a invités à comprendre le souffle de la vie, nous poussant à se regarder dans les yeux. En effet, nous avions un peu oublié que les êtres humains ont besoin de se regarder dans les yeux.
Le théâtre de Racine se déroule entièrement dans ces prunelles mystérieuses derrière lesquelles alternativement nous nous cachons et nous nous révélons. A travers mille transparences, on parvient parfois jusqu'au coeur de la douleur du monde: quand une larme coule le long du visage, s'arrête aux lèvres, elle fait sentir le goût amer des pleurs.
J'ai demandé aux acteurs de lire Lucicn Goldmann ahn qu'ils découvrent l'importance de dévoiler la menace d'un pouvoir qui se cache derrière l'hypocrisie. Je les ai invités à songer que parfois les mots ont une force monstrueuse et assassine comme le dit Roland Barthes. Je leur ai aussi conseillé de parcourir l'oeuvre de Charles Mauron, afin qu'ils découvrent que, dans le refus de Titus, il n'y avait pas seulement une raison d'état, mais aussi le dcsir inconscient de détruire l'image de la mcre.
Mais j'ai surtout demandé aux comédiens de se regarder dans les yeux, de se chercher du regard avec véracité, afin qu'ils voient briller à travers une larme le tremblement de la poésie de Bérénice.
Lorsque dans l'enchaînement des cinq actes, la scène se dépouillait d'éléments, afin que notre recherche se rapproche toujours plus de «I'endroit le plus tendre du coeur» comme dit Antiochus dans l'acte III. Lorsque les personnages s'engloutissaient dans les sables mouvants de leurs mensonges, la maquette du décor exposée sur le plateau, pour des raisons techniques, restait là, flottant sur le sable, rendant ainsi compte de l'illusion. Il m'est apparu alors le doute que le vrai dieu caché ce fût lui, le théâtre, petite cellule qui, au centre des mondes survit aux tremblements de terre. A cet instant, j'ai eu la tentation de la laisser errer là, dans l'espoir que, quand tout sera enfoui et naufragé, elle reste tel un bateau de sauvetage, à nous rappeler avec tendresse que la clé est là: dans la possibilité de parler et de communiquer.
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