La Suisse

LES COMEDIENS GENEVOIS ONT JOUE «RASTOUTINE» CHEZ LUI A SAINT-PETERSBOURG
CAROUGE AU TEMPS DES TSARS
16 novembre 1992

Dans le somptueux décor du Théâtre Gorki, récemment rebaptisé Tovstonogov, en souvenir de son ancien directeur, Il est 23 h et les spectateurs sont debout. Ovation chaleureuse et interminable pour les comédiens du Théâtre de Carouge après leur 80e représentation de "Raspoutine"...la première en terre russe! A Saint-Pétersbourg, sur les bords de la Néva, Georges Wod et les siens viennent de faire revivre magnétisme et folie de celui qui reste l'un des aventuriers du début de ce siècle, assassiné par le prince Youssoupov, en 1916. Le théâtre de Carouge aime la Russie. Il y a deux ans, la troupe genevoise avait déjà interprété Don Quichotte à Moscou. Cette année, les Carougeois sont restés du 1er au 14 novembre dans la Venise du nord. Un groupe d'amis s'est même déplacé pour soutenir les artistes. Il y avait là le grand argentier Olivier Vodoz, le conseiller national Dominique Ducret, l'ancien bâtonnier Michel Halpérin. Depuis peu, Swissair dessert deux fois par semaine - les mercredi et samedi - la ville fondée par Pierre le Grand.

Coquet trois-pièces

A 16 h 35 (18 h 35, heure locale), les fidèles du théâtre de Carouge rejoignent les comédiens à l'hôtel Astoria. Ce premier soir en terre russe, quelques Genevois le passent au cirque local; je préfère découvrir la célébrissime perspective Nevski. Paradis des promeneurs et des badauds, ce boulevard - unique en son genre - court sur 5 km depuis la Tour de l'Amirauté (édifice néo-classique occupant l'emplacement des chantiers navals fondés par Pierre le Grand en 1704) jusqu'au monastère Alexandre Nevski. Il est bientôt 23 h. Eugénie Vrotniak, enseignante de français, m'offre l'hospitalité dans son coquet trois-pièces. A 65 ans, cette femme chaleureuse y a passé toute sa vie. Elle se souvient de la mort de son père, lorsque l'Etat lui a demandé de partager son appartement avec un étranger.

Fatalisme

«J'ai d'abord été séduite par Gorbatchev, moteur d'une ère nouvelle. Belle révolution ! Puis, Gorby nous a déçus. Aujourd'hui, je veux croire en Eltsine.» Elle gagne 3000 roubles par mois (environ 3 dollars), alors que le kilo de viande coûte 900 roubles ! Le lendemain, il pleut sur Saint-Pétersbourg. Certains Russes se plaignent « d'une ville devenue sale où règne l'agressivité". Au théâtre Gorki, c'est l'ère de la convivialité. Ezio Frigerio, décrit les décors de Raspoutine. Natacha Agapieff, l'interprète de retour au pays, souligne qu'à Genève, les Russes ont été choqués de voir la tsarine recevoir le héros dans une église: «Superstition religieuse qui risque de déclencher le même rejet à Saint-Pétcrsbourg. » Lorsqu'une journaliste russe lui demande quel intérêt peut bien avoir la Suisse pour son pays, Georges Wod s'enflamme. « L'Occident doit se prendre en main pour que cessent la confusion organisée de l'ex-URSS et les "désordres" en Yougoslavie... »

Des glaces

Ensuite, la cafétéria du théâtre accueille amis carougeois, comédiens et techniciens pour déguster borchtch, poissons fumés et boeuf à la Stroganoff. Arnaud Saadi, monteur de décors surchargé de travail, affirme qu'il n'a pas encore vu Saint-Pétersbourg de jour, «mais les nuits, c'est l'enfer». Laurent Stoop, un photographe, se réjouit, lui, depuis cinq mois qu'il vit en Russie, d'avoir laissé « l'ordre et le confort helvétique. » Dehors, jeunes et moins jeunes mangent des glaces, une habitude par tous les temps ici. Des musiciens et des vendeurs de chiens ont également envahi la principale artère commerçante de la ville. « Saint-Pétersbourg était plus sérieux autrefois», se souvient Eugénie.

Plein à craquer

Au théâtre Gorki, la répétition générale se termine et Wod-Raspoutine hurle, mécontent de tout. Explications d'Arnaud Saadi: «Le théâtre est superbe mais la rusticité de la technique perturbe la communication entre nous. A Carouge, une caméra infrarouge nous permet de ne pas souffrir de l'obscurité.»

Et le vendredi, les cris de Wod ne sont plus qu'un mauvais souvenir. A 19 h, pour la première de Raspoutine, le Gorki est plein à craquer. Enfin! Les spectateurs russes apprécient. Ils tapent des mains pendant la scène des Tziganes. Des roses sont lancées aux artistes. Songez que deux charmantes jeunes femmes sont venues de Sibérie pour participer à l'événement!

Mais déjà se lève le 7 novembre, commémoration de la Révolution de 1917. Il a neigé toute la nuit. Au théâtre Gorki une inscription a survécu aux intempéries: « Bienvenue et bonne chance à nos amis suisses" Puisse l'échange culturel se poursuivre ainsi. Demain, mardi 17 novembre, ce sera au tour de la troupe de Saint-Pétersbourg de tenter de séduire le public carougeois avec "Les Fiançailles de Balsaminov".

Laurence BÉZAGUET
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