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Le Nouveau Quotidien
Georges Wod, impérial, fait revivre le moine Raspoutine
Dans une imposante fresque historique de Monique Lachère, Georges Wod fait revivre le mystérieux moine et évoque l'atmosphère à la fois magique et déroutante de la Russie d'autrefois. Etait-il un guérisseur et un «messager de Dieu», comme l'imaginait la tsarine Alexandra? Ou un débauché et un prophète noir au pouvoir hypnotique, comme se le figurait une grande partie de l'aristocratie russe ? Lorsque, par un glacial matin de janvier 1916, un corps mutilé et pétrifié dans la glace est découvert dans un fleuve de Saint-Pétersbourg, une seule chose est sûre: Grigori Efimovitch Raspoutine, ce mystérieux moine qui s'était fait une place dans l'intimité même de la famille du tsar Nicolas II, est bien mort assassiné. Septante-cinq ans plus tard, et alors que la tradition historique attribue volontiers à Raspoutine une image d'intrigant sans scrupule, le scénario original de Monique Lachère fait revivre, sur les planches, ce personnage énigmatique, dans une grande fresque historique. A la fois metteur en scène du spectacle et interprète du rôle de Raspoutine, Georges Wod ne cherche pas à lever les ambiguïtés du personnage. Au contraire, il en tire profit pour réaliser une performance tout en contrastes; car s'il y joue un homme extravagant, roublard et souvent excentrique, les origines humbles et paysannes du personnage en font aussi le représentant, auprès d'une famille impériale qui a perdu tout contact avec la foule, d'une certaine authenticité populaire. En face d'un tsar fiévreux et colérique qui se morfond dans ses appartements (Yves Mahieu), ce colosse à la voix profonde raconte les steppes immenses et glacées, les lamentations de ceux qui y retournent la terre lourde et dure, les mystérieuses superstitions qui naissent, au fin fond du pays, dans la nuit secouée par les intempéries. Avec sa chemise déchirée et ses grandes bottes de paysan, sa chevelure touffue et sa barbe hirsute, Georges Wod impose une présence physique impressionnante. S'y ajoute un regard pétillant et malin qui donne ainsi au personnage de Raspoutine ce charisme à la fois étrange et fascinant qui a le pouvoir de réconforter Alexis, le tsarévitch, dont l'hémophilie maintient la famille impériale dans l'angoisse perpétuelle d'un accident fatal. En faisant de Raspoutine une sorte de caricature d'un paysan russe un peu bourru mais chaleureux, une sorte de héros d'un peuple opprimé, Monique Lachère transforme passablement la réputation historique de son personnage. Et même si cette sorte de réhabilitation dans l'histoire peut paraître discutable, ce n'est pas bien grave. Car ce qui compte dans ce spectacle, c'est avant tout la mise en scène. Une mise en scène que viennent renforcer les décors d'Enzio Frigerio: ils nous introduisent d'abord dans les appartements impériaux, richement ornés par des peintures byzantines, mais où plane une atmosphère de fin de règne. Auprès de son fils que le moindre accident peut mettre en danger, Yves Mathieu incarne un tsar fébrile et dépassé par son immense empire. Dans son va-et-vient permanent sur la scène, sa voix forte mais hésitante, on devine tout le désarroi du dernier des tsars. Quand il est absent, on aperçoit aussi ses ministres qui complotent contre ce Raspoutine dont l'influence à la cour grandit sans cesse et dont le rayonnement leur fait de l'ombre. Raoul Pastor, en particulier, se distingue dans le rôle du richissime prince Youssoupov, cet aristocrate efféminé et faux jeton à souhait qui assassinera finalement Raspoutine. En plus de son jeu fin et habile qui mystifie longtemps le spectateur sur ses véritables sentiments à l'égard du moine de Sibérie, on admire au passage sa voix superbe, dans un chant qu'il interprète à la guitare. Au milieu de ces aristocrates et de ces ministres, le Raspoutine fougueux et bon vivant que joue Georges Wod ne survivrait pas longtemps s'il ne pouvait parfois s'éclipser pour aller boire avec ses amis et rencontrer des femmes un peu plus frivoles. Le scénario nous invite ainsi à suivre son parcours dans les rues animées de Saint-Pétersbourg, où il vient se détendre auprès de ce peuple qu'il aime; on y visite ainsi les tavernes enflammées de la ville, où le vin de Crimée et la vodka coulent à flots. Sous les plafonds bas, les rythmes et les notes brûlantes des violons alimentent, tard dans la nuit, les danses endiablées des fêtards. De facéties en éclats de rire, le Raspoutine de Monique Lachère en devient presque attachant. Et quand à la fin il s'effondre, brûlé par le poison dont Youssoupov a rempli son verre, le spectateur ne peut retenir un sentiment de déception et de colère. Sur la scène qui s'assombrit, alors que la tsarine pleure ce personnage sur lequel reposaient tous ses espoirs de voir vivre son fils, la voix de Raspoutine, ardente et grave, s'élève une dernière fois dans la salle: un an avant la Révolution d'octobre, elle y annonce un grand désastre et «partout sur la neige, comme de grands pavots de sang». Spectacle imposant, ce Raspoutine se recommande à chacun: le talent de Georges Wod y fait revivre un peu l'atmosphère, à la fois magique et déroutante, de la Russie d'autrefois.
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| Mathieu TRUFFER | |
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