Le Nouveau Quotidien

Raspoutine frappe ses derniers coups avant de partir pour Saint-Pétersbourg
22 octobre 1992

Depuis trois saisons, le Théâtre de Carouge affiche complet pour «Raspoutine». Une pièce qui serajouée bientôt en ex-URSS. Explication d'un succès.

Huit heures du soir, et des petits groupes de gens qui filent par les rues grisouilles, tête basse et la silhouette rabougrie le plus possible, pour parer au froid. On se regarde à peine, on hâte le pas, tous dans la même direction.

La scène n'est pas prise à la vie quotidienne d'une ville de l'ex-URSS. On est à Genève. Ce passant frileux qui saute ne fait qu'enjamber les rails du tram 12 de Carouge. Ce groupe d'adolescents vient Banalement d'une école de culture générale. Et tout ce petit monde, mardi soir dernier, se pressait pour une des représentations de «Raspoutine», texte de Monique Lachère, mise en scène toutes dorures dehors signée Georges Wod-Wodicki.

Dehors, maintenant: désert. Dedans, c'est la presse chaude. Et la fièvre au guichet: il manque (encore) des places. Comme depuis le presque début des représentations. Comme dès les premières soirées, il y a trois ans; et comme durant les reprises de l'an dernier. En cours de route ou de tournées (Lausanne et Saint-Etienne), certains rôles ont changé d'acteurs; d'autres comédiens sont allés voir ailleurs puis sont revenus, comme Anne Cuneo, la tsarine. Mais, au Théâtre de Carouge, il y a toujours la même foule.

Qu'est-ce qui fait donc accourir - et revenir surtout - des milliers de personnes pour une pièce hyperprofessionnelle, menée certes avec un sens savant du rythme, mais qui vous sert une image de la Russie tsarrrrriste et trrrragique sur fond de prédictions catastrophiques et de palais impériaux jaune or? Mystère dans les rangs. Il y a la musique tzigane pour les uns. La nostalgie pour les autres. «la peinture historique si pittoresque » pur celui-ci. Les acteurs «harmonieux et prodigieux» selon celle-là. L'explication de ma voisine -, une adolescente dégourdie qui en connaît un bout sur ce «Raspoutine» carougeois puisqu'elle revient pour la troisième année - résume la pensée des autres: «Ce «Raspoutine», de toute façon, c'est pas du théâtre. En plus, cette manière de ne nous montrer qu'une facette du personnage de Raspoutine, c'est naïf, je le sais, j'ai causé avec une ancienne dame de la noblesse russe chaque fois qu'on le voyait, ce Raspoutine, tout le monde se signait tellement on avait peur de lui comme d'un monstre. Mais bon, il y a la musique, la danse, les fêtes au cabaret tzigane. Je reviens pour cela, le divertissement. Et puis il v a les décors. Ils sont d'Ezio Frigerio, il a signé des décors pour Fellini, alors...»

Le dernier argument sans appel fait taire une de ses copines plutôt timidement portée sur le théâtre «off», la création d'avant-garde.

Et en bas, sur une scène limitée par des parois d'icônes transformables en lupanar pour ivres morts: I'histoire donc de Raspoutine, moujik mystique, aux visions révolutionnaires et aux vues sur tout ce qui porte jupon. Barbe noire, il raconte les steppes arides qu'il a, lui, sillonnées et qu'on a, nous, appris à connaître dans «Michel Strogoff». On attendait l'expression «âme russe» dès le départ; elle n'apparaît qu'au bout d'une bonne vingtaine de minutes.

C'est du travail de pro qui gonfle le coeur, des acteurs qui savent leur métier sur le bout de leur langue. Devant une telle fresque de légende, on oublierait presque que là-bas et maintenant, sur sol de Russie, on verse le sang comme dans la pièce, que les excès du pouvoir se remettent à grimper, que les ombres d'autres arrivistes rôdent, encore mais pour de vrai.

Trois heures de dépaysement plus tard, au bistrot, quelques phrases échangées avec Maurice Aufair, acteur habitué de la troupe carougeoise: «Nous allons jouer cette pièce dès le 5 novembre devant le public de Saint-Pétersbourg. Cela va être quelque chose de passionnant, mais d'inquiétant aussi, que de débarquer avec une telle vision de leur nation. Il faudra voir les réactions, il y aura peut-être de drôles de chocs. Un peu comme si une troupe de l'Est arrivait chez nous pour jouer Guillaume Tell .»

Sauf que Guillaume Tell est chez nous une histoire bien lointaine, bien endormie. Ce qui n'est pas le cas de l'histoire de Raspoutine, tout actuelle, toute grondante là-bas. Périple à suivre, donc.

Stéphane Bonvin
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