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Le Nouveau Quotidien
Le «Raspoutine» suisse enchante et intrigue le public pétersbourgeois
Pour la cinquième et dernière fois hier soir, le Théâtre de Carouge présentait à Saint-Pétersbourg l'un de ses plus grands succès. Devant un public chaleureux mais jaloux des interprétations de l'âme russe.
«Ra-ra-raspoutine, lover of the Russian queen», la chanson du groupe pop Boney M, qui fit du pop diabolique une «sex-machine», eut le mérite de rendre à la jeunesse russe un personnage évacué des cours d'histoire dans les écoles soviétiques. Les générations plus anciennes gardent du moujik ignare et arriviste le souvenir de la pourriture qui sévit à la Cour des tsars. «Raspoutine, alors quoi, c'est Staline qu'il nous faudrait pour ramener l'ordre», fume Zina, la petite vieille toute ratatinée qui s'essouffle ,à monter l'escalier au 64, rue Gorochovaïa, la dernière adresse du «starets», empoisonné fin décembre 1916 dans les caves du palais Youssoupov. Son cinq-pièces cuisine muni d'une arrière-porte secrète n'avait rien de royal à l'époque. Aujourd'hui, ces lieux sont le cadre d'une infâme «komunalka», un appartement communautaire où cohabitent quatre familles et où flotte cette odeur fétide, toujours la même, qui ne trompe pas sur l'abomination de la promiscuité. Dans l'une des pièces loge Fyodor Fyodorovich, 90 ans, aveugle d'un oeil, sourd, édenté et veuf, venu ici il y a un demi-siècle, à l'époque du blocus de Leningrad. «J'occupais deux chambres alors», dit-il gaiement bien plus ému par le souvenir de cet âge d'or que par l'illustre locataire pré-révolutionnaire. Son voisin de chambre, le chauffeur Nikolaï Rogoff, compte, lui, sur les promesses d'un riche Moscovite qui voudrait transformer la «komunalka» en musée Raspoutine: «Cela devrait nous rapporter un million de roubles au moins.» S'enrichir grâce à Raspoutine, c'est bien la preuve que les temps nouveaux ont commencé. Au palais Youssoupov, devenu Maison de la culture, sur les bords de la Moïka, le directeur flaire la bonne affaire. Des images du sous-sol où Raspoutine expira son dernier râle? Bien volontiers, mais cela coûte 300 dollars... Quelques canaux plus loin, au bord de la magnifique Fontanka, le grand théâtre dramatique ex-Gorki, rebaptisé Tovstonogov d'après son fameux directeur, mort il y a trois ans. Une bâtisse plus que centenaire, une façade vert mousse aux pâtisseries en gypse blanc, un théâtre d'Etat qui reçoit toujours de confortables subventions et emploie 400 personnes jouissant d'agréments qui ont ébahi les techniciens suisses: logés à n'en plus finir, cafétéria et bar aux prix dérisoires, salle de projections, billard pour les moments creux. Hier soir, le Théâtre de Carouge jouait la cinquième et dernière représentation du «Raspoutine» de Monique Lachère, traduit aux Editions de l'Age d'Homme et lu en direct par Edouard Faktor qui contracta la passion du français quand il enseigna la chimie à Brazzaville et Boujoumboura. «Mon avis n'est pas très important, dit-il, mais ce Raspoutine est une version pour Occidentaux, la Russie de la balalaïka, des Tziganes, du knout, des steppes et des périodes troubles, le désespoir, le désastre politique et économique attirent des personnages de cet ordre qui sont bien vus à cause des circonstances.» Il faut du culot pour présenter une pièce aussi viscéralement russe à Saint-Pétersbourg et les comédiens s'impatientèrent de connaître les réactions du public, très positives en général, remerciant les Suisses de lui «offrir un spectacle que les Russes auraient dû être capables de monter eux-mêmes». Mais l'étranger ne tâte pas impunément de l'âme russe: «Raspoutine capable de lire et, de surcroît, défenseur des droits du peuple, c'est une vision étrangement idéalisée", s'étonne Ina Tkachenko, journaliste. Le décor ensuite, une iconostase en toile de fond: «Pour nous, Raspoutine fut un hérétique et la tsarine ne vécut pas dans une église», dit une dame qui, à l'évidence, ne connaît pas Ezio Frigerio, pour lequel «on ne prend plus un décor au premier degré, mais comme une abstraction, en l'occurrence comme le symbole de la foi orthodoxe». Les éclats de rire fusèrent aussi quand le prince Youssoupov entonna une chanson réservée aux bandits, ou quand la traduction créa un effet comique par quelque maladresse linguistique. Deux ans après le voyage de «Don Quichotte» à Moscou, le Théâtre de Carouge poursuit donc l'aventure, passionnante et difficile, de l'échange culturel avec la Russie. «Je n'en attends pas de résultat concret, dit Georges Wod, protagoniste principal sur scène et dans les coulisses, mais je tends la main à la Russie. Dans la continuité. Demain ce sera Vladivostok ou Khabarovsk. Notre présence est importante, tout comme celle des Russes chez nous.» Dès le 15 novembre, l'excellente troupe du Tovstonogov interprétera «Le mariage de Balsaminov» d'Ostrovski à Carouge. Aux dernières nouvelles, le théâtre affiche complet. |
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| Thérèse Obrecht | |
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