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Loire Matin
A LA COMÉDIE
Une Russie décadente. Un tsar que personne ne respecte. Un tsarévitch atteint d'hémophilie. Et un paysan mi-ange mi-démon que nul ne connaît vraiment. La pièce de Monique Lachère ne laisse qu'un regret : celui d'assister trop rarement à de tels spectacles. Saint-Etienne - SaintPétersbourg. En cette fin de XIXe siècle, la Sainte Russie se disloque. Le tsar Nicolas II de la famille des Romanov est plus le jouet de ses hauts fonctionnaires qu'une autorité respectée et admirée. Rien ne va dans cet empire ou commence à souffler le vent de la rébellion du peuple. La tsarine, elle, n'a d'yeux que pour le tsarevitch qui alité, tente chaque jour dans un combat perdu d'avance de lutter contre l'hémophilie. Non loin de là, un homme né dans l'immensité des steppes de Sibérie, divise son entourage: ange pour les uns, et surtout pour les unes, et démon pour les autres, il ne laisse personne indifférent. Il se prénomme Grigori Efimovitch Raspoutine, et le destin va le mener au chevet du petit malade. Envoyé de Dieu ou du diable ? Tout commence le jour où, appelé par la tsarine, Raspoutine, auquel on prête des pouvoirs entre sorcellerie et médecine divine, parvient à sauver le tsarévitch. Dès lors, la tsarine, éperdue de reconnaissance, va accorder à cet homme une confiance que certains vont juger déplacée. La réputation de dépravé, infidèle, lubrique, qui poursuit Raspoutine la laisse indifférente car pour elle, rien ne compte que la vie de son fils, et, seul le moujik de Sibérie, semble à même de le protéger. Devenu l'homme providentiel de la famille du tsar, Raspoutine va se permettre les plus grandes exactions, allant jusqu'à séduire la tsarine. Toujours à la limite de la loi, la bafouant parfois pour s'y soustraire, le colosse s'attire la jalousie de hauts fonctionnaires qui voient en lui l'obstacle à tous leurs espoirs politiques. A trop minimiser l'influence de ces hommes qui complotent en secret, Raspoutine va payer au prix fort, sa vie de débauche et de génie mystérieux à la fois. Sa vie que le prince Youssoupov va lui prendre en un assassinat monstrueux, à la hauteur de la victime. Dorures byzantines et couleurs tziganes Du décor du palais impérial à la couche de Raspoutine en passant par la taverne tzigane, la pièce de Monique Lachère nous transporte dans la Russie du siècle dernier avec une aisance que l'on doit au formidable jeu d'acteurs dont font preuve tous les personnages et aux somptueux décors. Georges Wod, impressionnant (dans tous les sens du terme) campe un Raspoutine à la démarche de géant et aux pouvoirs surnaturels pour qui l'on se prend d'amitié. Une voix qui semble sortie des cavernes et qui sait se mouvoir en chant harmonieux, une stature colossale, une croyance en son maître divin et en la force de son peuple inébranlable, font de ce moujik sibérien un héros à jamais inscrit dans les mémoires emportant avec lui des secrets dont personne n'aura compris la source. Sans pour autant masquer le rôle des autres personnages, l'interprétation de Georges Wod leur côte pourtant du relief. Elena Noverraz par exemple, donne à l'ensemble des tableaux un humour que seule une confidente aussi sotte qu'elle la joue, peut apporter. Le prince Youssoupov, en comploteur tremblotant mérite aussi une mention spéciale. Mais c'est l'ensemble des acteurs, du Théâtre de Carouge - Atelier de Genève, qu'il convient de féliciter tant le moment (3 heures) nous est apparu fort court. Un tableau central de toute beauté Si l'angle choisi par l'auteur de la pièce a préféré se désintéresser du rôle politique, ô combien important, joué par Raspoutine (il contribua à dissocier les éléments de la cour de Russie), il replace à merveille le contexte dans lequel a vécu ce paysan devenu « roi » et montre la toute puissance qu'il avait acquise auprès de la famille impériale. Chaque tableau fut un plaisir différent, mais la scène centrale qui se situe dans le cabaret tzigane domine toutes les autres, tant les couleurs se marient à merveille avec les chants et la douceur du lieu. L'envie du spectateur à accompagner des mains, les danses tziganes, trouve un véritable refuge dans la chute du rideau ou enfin on peut se laisser aller à applaudir sans troubler le jeu des acteurs. Raspoutine mourut en 1916 massacré par le prince Youssoupov et ses camarades de complot. Ses dernières phrases manuscrites à la tsarine la prévenaient qu'un cauchemar se préparait. Moins d'un an plus tard, la révolution d'octobre commençait et la famille impériale disparaissait.
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| R. Montagnier | |
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