Journal de Genève et Gazette de Lausanne

«Raspoutine»
Le destin d'un moujik fascinant

7 septembre 1991

Pour le Théâtre de Carouge, Monique Lachère a écrit une pièce sur l'une des figures les plus étonnantes de l'histoire. En accueil à Kléber-Méleau

SAINT-PETERSBOURG. 1874.
Les Romanov, qui n'ont jamais réellement fait oublier Ivan le Terrible, règnent sans partage sur la sainte Russie. Le souffle de Tolstoï et de Dostoïevski est passé par là, mais l'affranchissement des serfs n'a pas changé grand-chose au faste oriental et aux ténébreuses superstitions. Si Nicolas II est mou et faible avec un reste de barbarie ancestrale, le peuple courbe encore l'échine et se signe pour exorciser le maléfisme. Quelque part en Sibérie, à l'Est de l'Oural, là où sont concentrés tant de chamans imprégnés du tellurisme magique de la terre russe, naît Grigori Efimovitch Raspoutine. Il dort dans la partie la plus noire de la cuisine, contre le poêle en faïence, tandis que le froid glacial fouette la nuit bleue au fond de laquelle hurlent les loups dans la taïga. Parfois une ombre en haillons, une bible parcheminée sous le bras, demande asile pour la nuit. Raspoutine ne sait ni lire ni écrire, mais il grandit dans la lumière vacillante de l'écurie, entre les chevaux de son père voiturier et ces moines itinérants, anachorètes ou cénobites, qui colportent la vérité des Saintes Ecritures. Son regard clair et fixe posé sur l'immensité des steppes où se meurt un cheval prisonnier de la glace, il porte déjà en lui sa vérité. La vérité nue de l'Evangile qui frappe tant le Saint-Synode; lequel pour s'acquérir les bonnes grâces du peuple et conjurer le mécontentement paysan, n'hésite pas à l'introduire à la cour. Et lorsque le pas puissant de ce moujik brousailleux le conduit sous les lambris du palais pour veiller sur les icônes du tsar, lorsque de sa voix de basse à la Chaliapine il apaise le tsarévitch martyrisé par le mal incurable, lorsqu'il fera bientôt par son magnétisme et son génie visionnaire trembler tout l'empire byzantin, rien de son fabuleux destin n'étonnera celui qui sera chargé de tous les miracles et de tous les péchés.

Colosse agonisant

PETROGRAD, le 3 janvier 1916. Au petit matin.
Saint-Pétersbourg déjà n'est plus. Le ciel blanc pèse comme une malédiction sur les coupoles dorées, et les monceaux de neige qui tentent d'étouffer en silence la Neva, ce fleuve mort de glace. De ses canaux étroits qui étreignent de leurs bras gelés les palais encore endormis, là où l'efféminé prince Youssoupov a coutume en cassant la glace d'ensevelir vivant l'un de ses petits chiens, on sort un colosse givré, colosse agonisant dont la main ligotée s'est dégagée dans un ultime geste de bénédiction, ou de malédiction encore. Les paysans de Pokrovskoïé, du fin fond de la Sibérie, peuvent se frapper le front et la poitrine en gémissant blêmes de terreur ou de froid "Gospodi pomiloui" "Seigneur, aie pitié !" Grigori Efimovitch Raspoutine, ce moine accusé de toutes les corruptions et de toutes les débauches, ce staretz de toutes les démesures qui ne dédaigne ni la vodka ni les tzigannes, au regard incolore auquel succombent toutes les nonnes et les femmes de la cour, ce moujik qui signe d'une croix mais dont l'illétrisme est une légende, Raspoutine aux ongles noirs, aux bottes poussiéreuses, Raspoutine l'un des leurs n'est plus. Le seul qui ait osé dire au tsar leur misère, habité par une armée à genoux d'âmes en fichu noir ou en cafetan usé. Les boyards peuvent se féliciter de leur crime et crier "Vive le tsar !" c'en est fini de la sainte Russie déjà ébranlée par un pogrom et par le spectre de la guerre mondiale. Les Allemands, forts de leur pénétration en Turquie, n'ont jamais eu qu'un rêve : relier d'un trait de chemin de fer le soleil de Bagdad aux brumes de Hambourg. L'équilibre slave est bouleversé. La sainte Russie et ses ténébreuses superstitions, sa foi ardente, l'immensité de ses steppes glacées, sa terre lourde et rude d'où montent tant de lamentations et de mains tordues, la sainte Russie et ses icônes va vers sa révolution. Le richissime et pervers petit prince Youssoupov et son petit crime passionnel, et tous les boyards oisifs n'y peuvent rien. Le règne des Romanov s'achève. La dynastie de toutes les grandeurs, de toutes les barbaries s'effondre, tandis que les restes des anciens tsars seront arrachés à leur tombeaux de porphyre. Une seule personne peut-être le sait, retranchée dans son faste byzantin et son fanatisme mystique, rongée par l'hémophilie de son tsarévitch : la tsarine, ce "soleil qui glace" et qui tient dans ses mains figées la dernière lettre de Raspoutine, le testament de celui qui ne lui a jamais fait défaut, celui qui souhaitait une sorte de monarchie agraire, soupçonné d'espionnage contre sa terre dont il portait sur lui les stigmates comme une croix de pope, et qui n'était qu'un pacifiste illuminé, celui qui a prévu sa chute et son agonie, et après sa propre fin un grand désastre, "des morceaux de chair fumants au-dessus de la Neva, et partout sur la neige, comme de grands pavots de sang."

Monique Lachère *


* Romancière et dramaturge. A notamment publié "Sautier" et "Iasnaïa Poliana" à l'Age d'Homme. Le texte de "Raspoutine" y est également disponible.
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