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24 heures
«Raspoutine» au Théâtre Kléber-Méleau
Evocation historique parfois simpliste, la pièce de Monique Lachère constitue un spectacle imposant. Dans une scénographie somptueuse et de beaux costumes, Georges Wod, magistral dans le rôle-titre, dirige une brochette d'excellents comédiens. Personnage extravagant Grigori Efimovitch Novykih, dit Raspoutine (le dépravé), incarne, aux yeux de l'Occidental imbu de civilisation, le type du forcené "à la russe», mélange de viveur et d'illuminé. Moujik sibérien affilié à l'une des innombrables sectes mystiques de l'époque, Raspoutine gagna la confiance de la tsarine Alexandra en usant de ses pouvoirs de guérisseur sur la personne du Tsarévitch Alexis, hémophile à la merci de la première hémorragie. Fort de cet ascendant, et malgré l'opposition croissante des ministres de Nicolas II, Raspoutine joua un rôle avéré (et non moins néfaste) dans les choix du Tsar, jusqu'à la fin décembre 1916 où une conjuration formée par le Prince Youssoupov et le député d'extrême droite Pourichkevitch aboutit à son horrible assassinat. Non dénué de clairvoyance politique, pacifiste et pro-Allemand (ce qui a fait courir la rumeur que c'était un agent du Kaiser), Raspoutine avait prédit qu'une guerre mènerait à une révolution populaire. Cela étant il semble que l'intérêt personnel, bien plus que l'émancipation du peuple dont il était issu, ait été le mobile essentiel de cet intrigant de haute volée qui ne fascina pas que les dames. Tel ministre qu'il avait fait nommer, ainsi se disait encore en communion avec l'esprit de Raspoutine après qu'on l'eut abattu comme un chien... De cette figure de possédé à la Dostoïevski, Monique Lachère a restitué le double aspect chaleureux et démoniaque avec le meilleur de son talent d'évocatrice, que prolonge admirablement l'interprétation de Georges Wod Colosse au parler franc, ce Raspoutine-là séduit par sa vitalité autant qu'il inquiète par sa rouerie (son air d'onctueux roublard qu'on dirait peint par Chagall et l'auteur lui prête un langage plein de saveurs terriennes et d'images lyriques qui renvoie aux superbes figures populaires de la Russie profonde d'un Leskov Raccourcis discutables En revanche, le rôle politique de Raspoutine reste trop vague, alors que l'identification du personnage au peuple opprimé nous semble plus que discutable. De la même façon, Monique Lachère paraît bien aimable envers la Tsarine Alexandra (superbement interprétée par Jeanne Colletin), cette hystérique réactionnaire qui aura si mal conseillé sa flanelle de Nicolas (Yves Mahieu, très juste lui aussi en velléitaire criseux). Autant dire que l'ouvrage nous intéresse beaucoup moins par sa vision historique, tout de même simpliste, que par le tableau d'ensemble composé par l'auteur et ses interprètes sur l'éclatante toile de fond des décors d'Ezio Frigerio, lequel nous transporte d'une salle de palais rutilant de dorures byzantines aux tréfonds de la taverne tzigane où se déroule la belle scène centrale dansée et chantée. A la limite des clichés folkloriques et du mélo, la réalisation y échappe d'abord par les touches d'authenticité et d'humour qui émaillent la quinzaine de personnages du premier et du second plan, dûment exploitées par des comédiens parfaitement distribués. De la confidente Anna Viroubova (Elena Noverraz, trémulante oie rose aux invitantes mamelles) à l'équivoque prince Youssoupov (superbe interprétation de Raoul Pastor, dont on découvre en outre la voix magnifique), en passant par l'évêque Théophane (Maurice Aufair, cauteleux à souhait) et le touchant tsarévitch (Baptiste Guye, talent précoce), entre autres, c'est une frise bien vivante qui se déploie sous nos yeux. En outre, le très beau travail d'ensemble (les costumes de Franca Squarciapino, le choix musical d'Igor Diakoff, l'orchestre et les chanteuses tsiganes, notamment) nous fait oublier la longueur de la chose (trois heures) et conclure, avec le public enthousiaste, à la réussite.
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| Jean-Louis Kuffer | |
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