Tribune de Genève

«Henri IV» crée l'événement à Hanoi avec Georges Wod
6 novembre 1995

La pièce de Monique Lachère a été jouée trois soirs au Palais de l'amitié vietnamo-soviétique. Interview du metteur en scène.

Les 20, 21 et 22 octobre, Hanoi accueillait la troupe du Théâtre de Carouge pour "Henri IV le Vert Galant" de Monique Lachère. Dans l'ancienne Indochine, venir parler en français d'un roi de France a suscité l'engouement d'un public nombreux quoique assez indiscipliné. Les comédiens genevois, Georges Wod en tête, ramènent un flot d'impressions fortes de cette confrontation avec un autre monde. Devant un café-crème, le volubile directeur raconte l'aventure de son théâtre dans cette lointaine Asie, dont il semble devoir garder pour longtemps la nostalgie.

-Après la Russie, le Vietnam. Le Théâtre de Carouge fait décidément des voyages de plus en plus lointains. Comment cette idée vous est-elle venue?
- Il y a longtemps que je voulais aller en Asie avec mon théâtre. D'abord, nous pensions faire une tournée qui commencerait dans le port russe de Vladivostok, au bord du Pacifique, et enchaîner sur le Japon. Mais à Vladivostok, déception: le directeur du Théâtre Gorki organisait des shows de music-hall genre bas résille pour tour-opérateurs nippons et emmenait ensuite ses clients ivres-morts dans les boîtes à strip-tease de l'endroit. Quant au Japon, nous nous sommes heurtés à des intermédiaires voraces qui ont fait couler le projet. Restait la Chine, mais c'est un pays qui me semblait encore trop ambigu. Le Vietnam s'est imposé à moi tout naturellement.

- Une aventure pareille a dû mobiliser beaucoup d'énergie...
- Bien entendu, cela a été une opération très difficile. D'autant plus que Pro Helvétia, qui s'était déclarée enthousiaste, nous a dit en avril déjà que le budget 1995 était malheureusement bouclé. Mais comme dit Malraux: «Où il y a une volonté, il y a un chemin.» Nous avions quelques petites réserves qui nous ont permis de combler les trous. Et puis, comme le projet n'était pas uniquement de faire une tournée mais d'inviter ensuite à Genève une troupe de Hanoi, les Vietnamiens étaient aussi motivés que nous. Quand nous sommes arrivés, la ville était pavoisée de banderoles et d'affiches.

- Pourquoi Henri IV?
- Les Vietnamiens ont visionné des vidéos de plusieurs de nos spectacles, et ils se sont arrêtés eux-mêmes à Henri IV. Le texte a été traduit en vietnamien et édité là-bas. Georges Wod reprend, pensif: «Malheureusement, c'est un spectacle long, ce qui a posé quelques problèmes pour un public peu habitué.»

- Le bruit court que le public partait avant la fin...
- Un de vos confrères l'a prétendu dans un autre journal. En fait, nous jouions sans faire d'interruption, pour éviter ce qui s'est passé le premier soir: lors de l'entracte, un officiel a fait un discours pour présenter Monique Lachère. Et puis, c'est vrai, une centaine de personnes ont quitté la salle, mais ils l'ont fait très courtoisement, en s'approchant d'abord de la scène et en s'excusant de devoir partir à cause de l'heure tardive. Il faut dire qu'à Hanoi, passé 22 heures, il n'y a plus personne dans les rues. En outre, le théâtre, là-bas, c'est une sorte de lieu public, dans lequel il est permis de parler, de rire, et même de dire les répliques.
Il s'anime: «Mais nous avons fait salle comble chaque soir, et devant le Palais de l'amitié vietnamo-soviétique - où nous jouions - on vendait des billets au noir. Certains spectateurs sont même venus les trois soirs de suite. Nous étions couverts de fleurs.»


«Kiêu» et l'émancipation de la femme

L'immense poème de mille vers composé au XVIIIe siècle par Nguyên Du est une sorte d'opéra. Ode à la liberté, mais aussi fabuleuse fresque tragique, Kieu, qui vient de Hanoi avec le Cailung Ensemble, au Théâtre de Carouge, retrace les aventures d'une jeune femme qui brise les tabous de son époque. Insoumise dans un pays où les femmes ne pouvaient aimer qu'une fois, Kieu commence par devoir se vendre pour subvenir aux besoins de son père miséreux. De fil en aiguille, là voilà éperdument éprise d'un guerrier. Les péripéties vont alors se succéder, et Kiêu, après avoir traversé quelques enfers, se retrouvera au paradis d'un amour superbe et platonique. Les communistes se sont servis de l'argument de la pièce (dont le moindre paysan connaît des vers par coeur) pour soutenir l'émancipation de la femme. Univers mythique, plein de passion et de mélopées, Kiêu est une sorte de fruit défendu: entre tasses de thé, sampans et guerriers magnanimes, Kiêu s'annonce non pas comme un spectacle folklorique mais comme une initiation, une parabole sur l'amour, la vie, la mort et la poésie.

Propos recueillis par Louis de Saussure
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