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L'HEBDO
«Don Quichotte» à Moscou
Le Théâtre de l'Ermitage a triomphé à Genève. Maintenant Georges Wod et ses acteurs s'envolent pour l'URSS. Georges Wod, le directeur du Théâtre de Carouge, ne s'appelle pas Wod. Né à Varsovie en 1936, il portail le nom de Wodzicki avant que la guerre ne chasse sa famille de Pologne. Réfugié à Toulouse, il a perdu son patronyme à l'âge du lycée, quand un ami a raccourci ce nom imprononçable dans le programme de 1eur troupe d'amateurs: en un coup de ciseaux, Ie jeune Wod(zicki) passait du monde slave à l'univers anglo-saxon. La mode est impitoyable. Mais la mode est aussi versatile, et voici qu'à l'aube des années nonante Wod peut retrouver avec fierté son «zicki». Cela tombe bien, justement, car le Théâtre de Carouge vit ces jours une aventure qu'aucune troupe helvétique n'a connue depuis la révolution de 17: un échange de spectacles avec l'URSS. Ces deux dernières semaines, la compagnie moscovite de l'Ermitage vient de triompher à Carouge avec deux spectacles, et c'est maintenant au tour des Suisses de conquerir Moscou. Il y aura fort à faire, car douze représentations du «Don Quichotte» carougeois sont prévues dans une salle de 1900 places (!), l'Opéra Stanislavski-Nemirowicz. Pour Georges Wod, cet échange est le fruit de deux ans de travail. Quand il commence à y songer, l'Occident est encore plein de réserves à l'égard de Gorbatchov; Wod(zicki), lui, ne ménage pas son admiration: «Il me semblait déjà qu'il y avait quelque chose d'irréversible dans la démarche de Gorbatchov. Et puis, en tant que comédien, j'étais très sensible à son charisme, à sa tenue d'«acteur», à lui et à sa femme.» Georges Wod part donc à l'assaut du pays de la bureaucratie: il harcèle l'ambassade soviétique à Berne, rencontre l'attaché culturel - un parfait francophone - qui le met en contact avec un journaliste des «Izvestia» de passage à Genève. Au milieu de ces démarches, coup de théâtre! Un jour, un homme franchit la porte des bureaux du Théâtre de Carouge et se présente: «Je suis Mikhaïl Levitine, metteur en scène au Théâtre de l'Ermitage de Moscou. Je suis mandaté pour trouver une compagnie avec laquelle faire des échangcs. Ca vous intéresse ?» Georges Wod a trouvé son homme. Dès lors, tout va vite et plutôt bien: invité comme un chef d'Etat à Moscou par le Ministère de la culture, en mars dernier, Wod met en place les modalités de l'échange cntre le Théâtre de l'Ermitage et Carouge. Et surtout, il rencontre les responsables de l'Union théâtrale, une sorte de syndicat qui contrôle toutes les tournées russes à l'étranger. «L Union théâtrale a tous les pouvoirs et tous les appuis. C'est l'organisme qui centralise tout mais il est vrai avec beaucoup d'efficacité.» La preuve? En six mois, tout se met en place, et Georges Wod peut retourner à Moscou en octobre pour signer les contrats. Depuis, le Théâtre de Carouge vit à l'heure soviétique, bercé par le crachotis des télex et conforté dans sa démarche par les formidables bouleversements survenus ces derniers mois dans les pays de l'Est. «On sent un appel irrésistible vers l'unité de la grande Europe un rapprochement nécessaire entre des cultures et des modes de vie différents s'enthousiasme Georges Wod. Notre échange contribue à l épanouissement aussi bien de mes acteurs¬avides de montrer ce qu'ils savent faire - que des acteurs soviétiques - avides de sortir. Il y a là un enrichissement vital.» Coût de l'échange, pour le Théâtre de Carouge: 300 000 francs. Maniaquc de l'autofinancement, Georges Wod a distrait cette somme de son budget en rognant sur les créations. La seule subvention extraordinaire est une garantie de déficit de Pro Helvétia, à hauteur de 40 000 francs. Bien sûr, il y aura des surprises, comme cette récente dévaluation du rouble qui réduit le cachet de la troupe Genevoise, pour ses représentations moscovites, à la valeur de quelques boutons de chemise, ou encore le problème de l'hébergement des comédiens en URSS: «Trouver des chambres là-bas, c'est aussi facile que trouver des diamants dans les rues de Genève.» Mais Georges Wod semble puiser son énergie dans l'adversité, et, pour le seul plaisir d'une virée en France avec un de ses invités soviétiques, il est capable - je l'ai vu - de solliciter en une heure les deux tiers du Conseil d'Etat genevois à propos d'un détail de visa. Beaucoup de bruit pour rien? Georges Wod est persuadé du contraire. «Dans notre monde latin, nous vivons dans les idées reçues. Une nomenklatura intellectuelle nous interdit de nous écarter de certains schémas, de peur de passer pour un ovni.» Et il cite une lettre d'un ami soviétique qui le remercie avec effusion de son amitié et de ses beaux yeux bleus... "Si on dit ça dans un bistrot genevois, les gens pleurent de rire. Moi, ça me tue, cette belle assurance des gens. Dans un tel échange avec l'URSS, nous avons à découvrir des pans entiers de la vision de la vie qui nous ont échappé. Et nous aussi nous avons des choses à apporter: nous ne sommes pas des fruits secs.» |
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| Alain Rebetez | |
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